Millésime 2016, interview croisée

nov 29, 2016
Kevin

Grande ou petite année ? Le millésime 2016 est depuis de nombreux mois au cœur des discussions vinophiles. Pour en savoir un peu plus, Dégust’ Émoi Le Blog est allé demander des détails à trois vignerons, et pas des moindres : le Domaine Mélaric en Loire, Élian Da Ros en Côtes-du-Marmandais, et Michel Théron dans le médoc. Extraits.

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- Bonjour messieurs, quelles ont été les conditions climatiques en 2016 dans votre région? Comment s’est déroulé l’année pour vous ?

Mélaric : Chez nous ça a été une année extrême, comme un peu partout en France je pense. L’hiver a été très doux, le printemps tardif, humide et très peu chaud. Le tout sans réelle transition entre les deux. Et puis brutalement, au 5 juillet, l’été est arrivé, très chaud et sec. Nous avons eu très peu de précipitations pendant les mois de juillet et août. Cela dit l’été sec nous a un peu sauvé, car tout le monde était sur le fil. C’est un peu l’année des excès. 

Élian Da Ros : On a eu une année plutôt sèche, un été très chaud, assez rude. Et puis il est tombé 50 mm d’eau le 14 septembre alors qu’il était tombé seulement 12mm du 20 juin au 14 septembre. Ces pluies, même tardives, révolutionnent tout. On avait beaucoup d’a priori avant les vendanges, mais après coup on est très content. On ne sait pas d’où sort ce millésime, ni qui nous en a fait don, mais il est là !

Michel Théron : si je devais parler de 2016, donner une photo de l’intérieur en tant que vigneron, je dirais que c’est une année à deux faces assez spectaculaire. Le printemps a été très dur. Hormis le gel au début qui nous a fait démarrer bizarrement, derrière le climat a été très mauvais avec des pluies, pas en quantité phénoménales mais régulières.

Une seule bonne nouvelle, on a eu ici la chance d’avoir une fenêtre de beau temps sur la fleur, qui s’est plutôt très bien déroulée.

Deuxième aspect, on a complètement basculé vers un été très chaud et de façon très tranchée début juillet. On est passé d’un millésime froid et pluvieux, plutôt tardif, à soudainement un plein été au dessus de la norme, avec une régularité de fortes températures, qui a duré jusqu’aux vendanges.

 

- Quels sont les risques d’une telle météorologie pour la vigne ?

M : Le printemps humide a favorisé les départs de maladies. La « pression » mildiou est historiquement élevée cette année, la plus forte depuis 25 ans. Puis nous avons eu un gel terrible aux alentours du 25 avril, pendant deux semaines. Les secteurs très peu gélifs un peu plus en altitude (les coteaux) sont passés à travers, mais les autres ont subi de lourdes pertes. Les fortes chaleurs ont fait quelques dégâts aussi : certaines grappes ont fini grillées à 15 ou 20%, parfois 50%.

Tout cela entraine forcément des récoltes moins importantes.

É.DR : Nous avions des raisins très petits, une certaine hétérogénéité à la véraison, un peu de mildiou au mois de mai… La vigne a tenu malgré le stress hydrique dû aux fortes chaleurs de l’été, mais à la fin on sentait que ça « bloquait » sur certaines parcelles, notamment sur les graves. Les sols argileux, eux, ont mieux résisté.

M.T : L’humidité favorise les maladies, même avec des sols équilibrés. On travaille ça depuis des années, et cela rend nos vignes moins réceptives aux attaques de maladies. Malgré ça, c’est un des printemps les plus durs que j’ai connu. Sur différentes zones, certaines parcelles ont souffert. On a eu des pertes à cause du mildiou sur certains merlots, moins sur les cabernets. On a également eu des pertes en gel, environ 25% (n’y a pas eu beaucoup de zones touchées en gironde). La pluie qu’on attendait tous, survenue le 10 septembre (45mm en quelques heures), est tombée sur des vignes assoiffées. Ces dernières ont « pompé » très vite, les raisins ont pris du volume rapidement, surtout les grappes très exposées au soleil (sud, sud-ouest). Résultat, on a eu un peu de « perlage » (la pulpe qui n’est plus protégée par la pellicule). La vraie bonne nouvelle, c’est que les départs de maladies ont été stoppés grâce à l’été sec.

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- Peut-on faire un bon vin dans ces conditions ? Est-il possible de « rattraper » certains handicaps météorologiques ?

M : Je ne sais pas si on rattrape vraiment. C’est la nature aussi. Mais c’est rare d’avoir une année catastrophique du début à la fin. Les mois de juillet et août ont été magnifiques, malgré le stress hydrique. Ça a permis de bloquer les maladies. On utilise aussi du cuivre à très faibles doses, de la bouillie bordelaise, des « tisanes » de plantes…

É.DR : On a dû traiter (cuivre en très petite quantité) jusqu’au mois de mai/juin, puis on a arrêté dès qu’il a fait meilleur et que les conditions le permettaient. Derrière on a surtout fait des tisanes pour « déstresser » la vigne. C’est sûr que c’était plus facile de faire du vin en 2015, mais ces millésimes sont rares dans la vie d’un vigneron. Cette année on était un peu sur le fil, et ça a demandé beaucoup plus d’attention et de boulot. Il a fallu vendanger très rapidement : les dix derniers jours, je travaillais entre 20 heures et 22 heures par jour ! Toute l’équipe, les vendangeurs aussi, ont énormément mis la main à la pâte. On a une belle équipe et c’est important car on ne peut pas accomplir tout ça seul. Nous ne sommes que des chefs d’orchestre.

Dans l’approche de la vinification aussi, on est parti pour faire un millésime avec très peu d’extraction afin d’éviter d’aller chercher la sècheresse des tannins due à l’été 2016. On dit d’ailleurs que c’est le mois d’août qui fait les tannins et septembre qui fait les vendanges. Donc, cette année, notre préférence va à des cuvaisons « light ». Cela nous permettra de faire des vins plus tendres, sans cette rudesse induite par le millésime très sec.

M.T : Au printemps il a fallu être très présent. Notamment avec des traitements au cuivre, même faibles, en dessous des seuils du label Demeter. Puis nous n’avons plus traité depuis le 14 juillet. On a choisi de faire confiance à cette bascule météorologique, et finalement le mildiou a peu progressé. Notre façon de voir les choses est ultra simple : laisser les vignes respirer et se reposer le plus possible, en essayant de conserver au maximum l’équilibre de la vigne. 

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- Du point de vue de la qualité et de la quantité, où situez-vous le millésime 2016 ?

M : Qualitativement c’est très chouette. Nous avons pu compter sur un très beau mois de juillet et un mois de septembre magnifique. On a un très beau soleil, les nuits sont très fraîches. Les petites précipitations ont été les bienvenues. Tout ça compense un peu le printemps difficile. Niveau quantité, ça va. On n’a pas eu de gel… Mais un peu de dégâts à cause des escargots ! Le mildiou nous a causé pas mal de pertes : la moitié du vignoble a été prise, pour des pertes situées aux alentours de 30%.

É.DR : C’est très très bon ! Je constate une belle qualité de fruits, de très jolies notes florales. Ce n’est pas 2015, je ne dis pas ça, mais c’est quand même rudement bon. Je trouve sur ce millésime des qualités aromatiques superbes (notamment sur la cuvée Chante Coucou), et c’est vraiment rare que je sois à ce point content de « chez moi ». On a pu compter sur de très beaux abourioux et des cabernets sauvignons magnifiques. Les merlots sont un peu plus hétérogènes, mais les moins bons on été déclassés pour conserver une qualité optimale.

Et puis il y a du volume ! Je n’en ai jamais fait autant. Les raisins ont gonflé rapidement après les pluies de début septembre, c’est même un record !

M.T : Point de vue quantité, c’est assez irrégulier selon les parcelles. Mais au regard de tous les collègues, je me sens un peu privilégié. Certes, on a eu un peu de perte à cause du gel, du mildiou et des attaques de vers de grappes, mais ça va.

Concernant la qualité, je n’ai pas le recul nécessaire ou les qualités d’autres vignerons pour prévoir quelle peut être la qualité du futur vin. On a de jolis équilibres, une belle couleur, la structure tannique est là… On est surtout contents d’observer une belle vivacité et de bons équilibres en acidités, car c’était notre crainte première.

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- Quel pourrait être le potentiel de ce millésime 2016 selon vous ?

M : Nous avons un très beau jus, concentré et riche (entre 13,8 et 14,5 degrés). L’acidité, elle, n’est pas trop faible, du coup les équilibres ne sont pas ridicules. On est sur un millésime de fraîcheur, mais ça aurait été étonnant d’avoir un millésime puissant cela dit ! Autre aspect, les petits rendements nous permettent d’avoir des raisins concentrés. Ça augure d’un vin profond, ça c’est sûr.

É.DR : Je pense que ce seront des vins tendres, à aborder dans la jeunesse comme 2013. Ça permettra d’attendre les 2014, plus tendus et avec pas mal d’acidité, ainsi que les 2015, plus riches et concentrés.

M.T : Très sincèrement, je ne suis pas capable de le définir à ce stade. J’ai le sentiment que ça va être un beau millésime mais, « sous marc », la matière n’a pas encore livré son fruit.

Je pense qu’on va vers quelque chose de très joli, mais vraiment je n’ai pas le recul pour le définir aujourd’hui et je préfère toujours rester prudent par rapport à ça. Je n’aime pas trop les pronostics.

- Est-ce que 2016 ressemble à un autre millésime ?

M : 2016 ressemble au… 2016 ! Ça pourrait se rapprocher de 2008 qui est un grand millésime en blanc, mais les acidités ne sont pas les mêmes non plus. Ce n’est pas facile de répondre à cette question… On peut cependant dire que c’est un millésime plutôt mûr.

É.DR : On aura certainement la tendresse de 2012, mais avec une qualité et une puissance aromatiques supérieures, plus proche de 2013 ou 2015.

M.T : Pour moi, il est trop tôt pour faire des comparaisons. Cette bascule de climatologie est rare ; c’est mon 24ème millésime et je n’ai pas le souvenir d’une année comme celle là auparavant. C’est particulièrement nouveau.

- Connaissez-vous beaucoup de collègues ayant subi de lourdes pertes cette année? L’entraide entre vignerons(es), ça existe ?

M : Oui, pas mal de collègues ont souffert sur Bourgueil, Chinon, dans le muscadet, avec des pertes allant de 50% à 80%. Chacun a essayé de se débrouiller, en achetant du raisin à droite à gauche, en faisant des cuvées complètement différentes. Sachant que tout ça est transparent bien sûr puisque certains ont même mis au point « la cuvée du gel » ! Le saumurois ne s’en sort pas si mal par rapport au reste de la Loire, après, c’est surtout au cas par cas qu’il faut regarder ces phénomènes. J’ai entendu parler de l’initiative Vendanges Solidaires par exemple.

É.DR : On vendange assez précocement ici, donc je ne sais pas encore ce qu’ont donné les récoltes chez beaucoup de collègues. Ce qui est sûr, c’est qu’on fera quelque chose pour certains amis en difficulté. Nous sommes plutôt partisans de l’initiative personnelle. L’important est avant tout de faire les choses, même en silence !

M.T : Quand on a vu le printemps, avec beaucoup de collègues qui ont été grêlés, ça a été très dur dans pas mal de régions, oui. Pourtant, je ne suis sans doute pas toujours assez proche de tout ça, et c’est un regret, un aspect que j’essaye d’améliorer. Il ne faut pas oublier que lorsqu’on a des problèmes, c’est très réconfortant de savoir qu’il existe une solidarité.

Photo : Francesco Sgroi/DR/Benoit Grusan

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